Santé mentale en situation d’urgence : les blessures invisibles
Au Népal, après les inondations de fin août, 50 à 60 % des patients qui se rendent dans un centre de santé ont besoin d'un soutien psychologique beaucoup ont perdu des proches.
Népal, 2026. Face aux conséquences des inondations, HI soutient les rescapés, notamment les enfants, pour leur apporter des soins urgents en santé mentale. | © HI
Les situations de crise comme les catastrophes naturelles ou les conflits provoquent de nombreuses pertes : matérielles, économiques, mais aussi humaines. Les populations sont affectées autant sur le plan physique que psychologique. Alors, une question essentielle se pose : quelle place faut-il donner à la santé mentale en état d'urgence ?
Un besoin invisible, mais immense
Dans le monde, une personne sur quatre fera un jour face à un trouble de santé mentale. En urgence, d'après l'Organisation mondiale de la Santé, cette part peut doubler du fait de la séparation des familles, des deuils, des violences, des pertes des foyers...
Pourtant, en pleine crise, ce sont souvent les besoins visibles qui priment : sauver des vies, soigner, trouver à manger, reconstruire.
« La santé psychologique paraît moins urgente parce qu'on ne la voit pas alors qu'elle est bien présente et potentiellement handicapante », selon Raphaële Catillon, spécialiste en santé mentale et soutien psychosocial à HI.
Elle est partout : état de choc, désorientation, perte de repères. Pour la spécialiste, il faut distinguer deux choses : la détresse psychologique concerne tout le monde après un choc, et c'est normal d'être bouleversé dans une situation pas normale. Un trouble de santé mentale, lui, demande une prise en charge spécialisée. L'enjeu est d'éviter que la détresse ne se transforme en trouble. Et dans les pays à revenus faibles ou intermédiaires, jusqu'à 85 % des personnes souffrant de troubles de santé mentale n'ont pas accès à des services adaptés.
Les premiers jours d’une urgence
Raphaële Catillon, psychologue de formation, travaille depuis environ 5 ans pour HI au sein de la Direction Santé. Pour elle, une règle est essentielle : plus on intervient tôt, mieux c'est.
Au Népal, après les inondations soudaines du 26 août 2026, des milliers de personnes ont été déplacées dans des centres d'hébergement temporaires, beaucoup ont perdu leur maison, leurs moyens de subsistance ou des proches. Dès les premiers jours, une psychologue de HI basée en Inde a été envoyée en renfort, accompagnée par Raphaële depuis le siège. Première étape : évaluer les besoins et regarder ce qui existe déjà, pour ne pas faire doublon avec les autres organisations.
La réponse immédiate s’organise en plusieurs étapes : d’abord, on garantit les besoins de base : manger, boire, se loger. C'est nécessaire pour que les soins psychologiques soient efficaces. Ensuite, on propose des premiers secours psychologiques à toute personne en état de choc : l'écouter sans la forcer à raconter, l'aider à retrouver des repères. Puis, on diversifie l'aide : consultations individuelles, groupes de soutien, activités pour les enfants (jeux, sport, musique)... Le but : retrouver des repères et un sentiment de normalité dans le drame. Et enfin, on crée des groupes ciblés pour les personnes qui souffrent de troubles anxieux ou dépressifs.
L'objectif des premiers jours est de réduire le risque qu'une personne développe un trouble.
« En urgence, la suite se pense dès le début », insiste Raphaële Catillon.
Pour repérer ceux qui ont besoin d'aide, HI met en place, dans certains contextes, des « static points », des lieux tenus par du personnel où l'on peut venir demander du soutien. HI s'appuie aussi sur les équipes qui sensibilisent aux risques des mines. Elles sont formées aux premiers secours psychologiques et savent repérer les réactions fortes et orienter. « L'objectif n'est pas que tout le monde devienne psychologue, mais que les équipes sachent reconnaître quand elles peuvent apporter un premier soutien », précise Raphaële.
Handicap et santé mentale
Pour HI, le handicap ne relève pas seulement du médical : c'est un facteur qui influe sur le degré de participation d’une personne à la société. La santé mentale et le soutien psychosocial reprennent la même logique pour éviter qu'une personne en souffrance psychique soit exclue de sa communauté, voire discriminer.
Une personne en détresse n'a souvent pas la force d'aller chercher de l'aide, elle peut s'isoler, et sa détresse devient elle-même une barrière. Sur le terrain, les équipes de HI aident ces personnes à les réduire, elle leurs indiquent les bonnes adresses, les accompagnent à leur rendez-vous, les orientent vers les bons services ou vers d’autres organisations partenaires…. Par exemple, en cas de déplacement de population, il est fréquent de ne plus avoir accès à ses médicaments. En plus du risque pour la santé, cela peut conduire à une inquiétude profonde, à un état d’anxiété qui s’ajoute au traumatisme du déplacement ; dans ce cas, HI, qui n’est pas une ONG médicale et ne peut pas prescrire, oriente vers les services de santé compétent.
L'histoire d'Haleema, réfugiée au Tchad après avoir fui le conflit au Soudan, montre ce que peut changer ce soutien. Blessée par balle lors d'une attaque où elle a perdu plusieurs membres de sa famille, elle vit aujourd’hui avec les séquelles d’une blessure très grave et un deuil immense. Grâce aux groupes de soutien auxquels elle a participé, elle a réussi à faire face au traumatisme, elle raconte :
« Les séances de soutien psychosocial, organisées en groupe par HI, ont permis à chacun et chacune de prendre conscience de la manière dont elles et ils allaient vivre le reste de leur vie avec une blessure grave – cela permet de confronter nos idées, nos pensées, de traverser cette situation et d’avancer ensemble. Nous sommes venus au centre HI pour recevoir un soutien, mais HI nous a également appris à transmettre ces informations à d'autres personnes qui ne peuvent pas se rendre aux séances. Nous discutons avec elles pour leur dire d’être patientes, que beaucoup sont dans la même situation et qu'elles peuvent discuter avec des personnes qui partagent le même état d'esprit. »
Accompagner ceux qui soignent
Les travailleurs psychosociaux sont très exposés à la détresse des personnes qu'ils accompagnent. Ils disposent donc d'un espace de supervision dédié, animé par un superviseur technique ou une ressource externe, pas par le manager.
« Il y a des blessures qui sont invisibles, il faut reconstruire la personne dans sa globalité. En urgence, c'est la santé mentale qui permet de demander de l'aide, d'accéder aux services nécessaires et de retrouver sa place. La santé mentale est un droit humain fondamental : elle ne vient pas après la reconstruction, elle en fait partie », résume Raphaële Catillon.